Pourquoi je n'aime pas « l’art »

Pardonnez-moi le titre "clickbait". Bien sûr, comme beaucoup, j'apprécie le monde de l'art, mais en ma qualité d'archéologue, j'ai tendance à éviter d'utiliser le terme « art » lorsque je parle de vestiges ou matériels anciens.

Le fait de qualifier d’ « art » les objets fabriqués et utilisés par les peuples ancestraux m’a toujours mis un peu mal à l'aise. Peut-être parce qu’encore aujourd’hui, je ne suis pas certaine de savoir ce que signifie le mot « art ». Peut-être est-ce parce que je ne vois pas le lien entre l'art ancien exposé dans les musées d'art et l' « art » ancien que les archéologues récupèrent sur le terrain. Pourtant, force est de constater que bien souvent, l'art ancien des musées est le même que les objets exposés dans les musées d'archéologie.

Les archéologues et les historiens d'art partagent le plus souvent un ensemble commun de preuves matérielles qui constituent leur objet d'étude. Dans de nombreux cas, les deux groupes de chercheurs s'appuient sur les mêmes vestiges physiques laissés par les peuples anciens, qu'il s'agisse de poteries, de sculptures, d'art rupestre, d'ornements ou d'architecture… Bien que les questions de recherche puissent différer, les historiens d'art et les archéologues partagent un intérêt commun pour les savoir-faire technologiques et les matériaux nécessaires à la production des objets étudiés, pour la créativité et la liberté artistique - ou son absence - de son fabricant, pour la signification symbolique de l'objet dans le contexte culturel dans lequel il a été produit, et son usage, entre autres.

Les deux disciplines infiltrent régulièrement les frontières disciplinaires de l'autre - si ces frontières ont jamais existé - en termes de cadres théoriques et de méthodes de recherche. La séparation artificielle entre les deux domaines s'estompe encore davantage lorsque les historiens d'art poursuivent ce qui pour moi ressemble fortement à des projets archéologiques, et lorsque l'on trouve des archéologues continuant leurs recherches au sein de départements d'histoire de l'art. Malgré ce chevauchement, la terminologie est probablement le principal facteur de séparation entre les historiens d'art et les archéologues. Alors que discuter d’oeuvres d’art anciennes ne semble pas poser de cas de conscience aux historiens d'art, les archéologues désignent souvent ces mêmes objets comme des artéfacts.

Art = qualité esthétique

Comme l'ont souligné certains historiens d'art, le terme "art" n'a pas existé avant les 18e ou 19e siècles en Europe.[1] Sur d'autres continents, le concept d'art ancien n'existait pas avant d'être créé par et pour le marché, dicté par le profit.[2] Ce qui était considéré comme de l'art, ancien ou contemporain, occidental ou non occidental, produit dans une culture où le concept d'art existait ou non, était finalement ce qui était jugé digne d'être collectionné, exposé et acheté/vendu. Ces « œuvres d'art » qui, dans de nombreux cas, étaient à l'origine conçues et utilisées comme autre chose que de l'art - par exemple, des casseroles ou des objets religieux - ont fini par être classées et appréciées comme de l'art pour leur qualité esthétique ou leur état de conservation, en d’autres termes parce qu'elles étaient jolies, agréables à regarder.

Découlant de cette logique, une bouteille en céramique Wari complète et décorée (issue du Pérou actuel, grossièrement entre 600 et 1000 après J.-C.) pourrait être considérée comme une œuvre d'art, alors que si cette même bouteille avait été découverte dans des conditions fragmentaires, ébréchée ou avec un décor peint érodé, elle pourrait ne pas être prise en compte comme telle. Lorsque les archéologues mettent à jour des fragments de céramique qui ne peuvent être reconstitués en un récipient complet, ces restes n'entrent que rarement dans la catégorie de l'art, et sont toujours relégués dans la catégorie des artéfacts, destitués dans les musées d'anthropologie ou d'histoire naturelle et étudiés par les archéologues qui cherchent à en comprendre éventuellement, la fonction initiale. En revanche, si suffisamment de fragments de ladite céramique ont été préservés pour reconstituer le récipient dans sa forme originale et que le résultat est visuellement attrayant, le récipient est considéré comme répondant aux critères esthétiques (fondés sur la beauté, l'état de conservation et l'exhaustivité) de l’œuvre d'art.

Céramique à col en tête, Wari, Espíritu Pampa, Ayacucho, Pérou, 600-1000 AD.
Ministerio de Cultura, EP 2010-7
© Marco Uniysonco Perez and Brian S. Bauer. In Javier Fonseca Santa Cruz and Brian S. Bauer, The Wari Enclave of Espíritu Pampa (Los Angeles: Cotsen University Press, 2020).
Céramique, H. 39.4 × W. 25.4 × D. 21.6 cm
MET Museum, 1987.2
© MET Museum

Art = icône

Un objet est considéré comme de l’art pour autant que les caractéristiques figuratives et naturalistes qui lui sont associées soient reconnues comme des silhouettes familières par leur observateur. L'obsession de retrouver dans les objets observés quelque chose de familier, de reconnaissable, on peut éventuellement la comprendre quand il s’agit, par exemple d’entendre les guides touristiques de la ville de Cuzco montrer des illusions cachées de lamas, de condors, de pumas et de constellations dans les murs de pierre mégalithiques, les plans de la ville ou encore l'emplacement des sites ; un exercice qui ne diffère guère de la recherche de formes connues dans les nuages. Si vous cherchez des figures, vous les trouverez, car il vous suffit de vous les imaginer !

Les représentations non figuratives qui suivent des modes de représentation abstraits ou qui sont tirées de la nature telle quelle, avec peu ou pas de modifications, comme les poupées de coquillages que l'on voit ci-dessous et qui sont utilisées par les enfants aborigènes d'Australie, ont été traditionnellement exclues du monde de l'art - personne n’en fit cas, avant l'avènement de l'art moderne et de l'abstraction dans le monde occidental. Néanmoins, tous les objets n'ont pas encore eu droit à cette transformation terminologique et conceptuelle, restant confinés dans le monde des collections archéologiques, anthropologiques et ethnographiques.

Poupées de coquillage utilisées par les enfants aborigènes pour représenter les membres de leur famille. Hemple Bay, Groote Eylandt, Northern Territory, Australia
© Australian Museum/Rebecca Fisher
“Poupée” Deir-el-Bahari, Luxor, Egypte.
Bois, H. 17cm
Museum of Fine Arts, Boston, 97.1102
© MFA

Art = valeur

Que la valeur prise en considération soit relative au matériau, à l'identité du fabricant ou de l'utilisateur, à la complexité de la production ou de la décoration, à l'unicité de l'objet, ou encore à l'endroit où l'objet est stocké ou exposé, elle élève - ou substitue - au rang d’art l’objet. J’emploie ici le terme "élever" parce qu'il existe une hiérarchie nette entre les objets appelés "œuvres d'art" et ceux qui sont qualifiés d’ « artéfacts » ou d'objets archéologiques, anthropologiques ou ethnographiques : les œuvres d'art sont placées au sommet et les autres reléguées aux niveaux inférieurs. Ce qui est considéré comme de l'art a alors une valeur esthétique, culturelle et économique. Il est intéressant de noter la relation intrinsèque entre le fait de qualifier un objet comme de l’art et le fait de concevoir un objet comme de l'art : la première devient conséquence de la seconde. L’inverse est-il encore vrai ?

Comme le dit l'historienne d'art Carolyn Dean, « qualifier quelque chose d'art tend à élever l'estime que l'on porte à cette chose. Cependant, le fait de qualifier quelque chose d'art ne révèle rien d'inhérent à l'objet auquel le terme est appliqué ; il révèle plutôt l’estime de son spectateur. »[3] En qualifiant des objets du passé d'art, nous ne faisons qu'exprimer notre propre appréciation de ces objets, nous leur attribuons une valeur. Néanmoins, ce faisant, nous effaçons la fonction initiale de l'objet, ainsi que la conception que les fabricants et utilisateurs originaux en avaient - et bien souvent continuent d’en avoir.

Prenons un bol quelconque. Alors qu’il pourrait témoigner de la production de céramique, du régime alimentaire ou des pratiques rituelles d'un groupe particulier de personnes à un moment donné, son attribution comme objet d’art lui ôte la valeur qu’il possédait aux yeux de ses créateurs initiaux et il se transforme en un objet destiné à la contemplation visuelle et à l'appréciation esthétique. Le bol subit une transformation, qui n’est ni pire ni meilleure, mais certainement différente de sa signification originale, peut-être plus superficielle, peut-être plus symbolique.

Compte tenu de ce que je considère comme des critères arbitraires, subjectifs et artificiels utilisés pour qualifier un objet d'art, pour ma part je continuerai à désigner les objets par leur fonction, que je considère ou non qu’ils aient une valeur esthétique ou artistique. Et vous ?


Aller plus loin

[1] Shiner, Larry. The Invention of Art: A Cultural History. Chicago: University of Chicago Press, 2001.

[2] Errington, Shelly. “What Became Authentic Primitive Art?” Cultural Anthropology 9.2 (1994): 201-26.

[3] Dean, Carolyn. “The Trouble with (the Term) Art.” Art Journal, 65.2 (2006): 27.

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