L’authenticité : mille et une nuances d’une épineuse problématique

J’ai passé l’été sur une île de la Méditerranée extrêmement touristique et je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que magasins, négociants et vendeurs de rues vous assaillissent de toutes parts de slogans « local » « authentique » « fait ici ». On comprend donc vite que la plus grande préoccupation des touristes est de repartir avec des marchandises fabriquées des mains mêmes de l’autochtone. Mais est-ce bien la vérité d’un peuple dont on cherche le souvenir ou des concentrés de poncifs correspondant à l’idée que l’on s’en fait ? Est-ce qu’on nous vend de l’authentique ou du faux-semblant ? L’idée m’a turlupinée et m’a amenée à initier une réflexion sur la notion d’authenticité dans l’art, en débat permanent.

Recherche désespérément authenticité

Le débat sur la notion de l’« authentique » cristallise nombre de problématiques depuis ces dernières années. On veut éviter le « made in China », on cherche à consommer des produits et denrées locaux, on veut acheter des souvenirs « authentiques » qui soient fabriqués par les artistes d’une communauté et sur le marché de l’art, notamment du côté des antiquités, on assiste au décuplement des certificats d’authenticité, qu’ils soient géographiques, historiques (les fameuses provenances) ou chronologiques (les célèbres datations au Carbone 14). En tant que consommateur, et consommateur ici occidental – car il y a bien une question de source de point de vue ici – qu’est-ce qui passionne tant dans l’idée d’authenticité ?

AUTHENTIQUE, adj. et subst. I.A. Qui fait foi, qui fait autorité; dont la forme et le contenu ne peuvent être mis en doute. B. Original. Conforme à l'original; parfois certifié tel. C. Auquel on peut se fier, dont le contenu est véridique II. 2. Véritable, qui ne peut être controversé, contesté. 3. Dont l'origine et la nature sont bien établies 4. Conforme à la réalité 5. Qui a une vraie valeur, qui est original

Définition de "authentique", Trésor de la Langue Française http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1236672735;

L'art n'est pas à vendre

Quand on évoque des productions qui sont destinées à la vente, on parle en effet de biens de commerce. Pourtant, on a le sentiment que dans l’art, tout rattachement à une notion commerciale est d’emblée violemment rejeté. Ce qui est totalement contradictoire avec l’essence même de la notion de marché, de ventes. J’ai toujours trouvé tout à fait inutile de le nier, pourtant on a l’impression de dire un gros mot dès qu’on parle de commerce d’art, alors que, de fait, il s’agit d’un pur échange monétaire. La production d’art pour la vente n’est cependant pas mauvaise dans sa définition, puisqu’elle permet aux artistes d’exercer leur métier. Cela s’est toujours fait, d’ailleurs. La notion d’authenticité lié à la patte de l’artiste se mêle alors ici à celle de liberté artistique. De quelle liberté jouit un artiste – et nous ne distinguerons pas ici l’artiste de l’artisan – si sa production porte un facteur de vente ? Qu’est-ce que veut alors dire une œuvre authentique : uniquement qu’elle soit faite de la main d’artiste, ou bien aussi qu’elle corresponde aux critères d’une certaine identité fixe ?

Authentique pour qui ?

La question de l’authenticité des œuvres d’art africaines a fait couler beaucoup d’encre. Les œuvres d’Afrique de l’Ouest en général, entrées dans les musées ou sur le marché de l’art pendant la colonisation étaient pour beaucoup des productions récentes voire contemporaines. Néanmoins, on a voulu leur accorder le statut de pièce archéologique, qui seyait bien selon les mentalités de l’époque à leur cachet de « lointain ». Dès lors qu’on était dans le contemporain, s’est posée la question de l’ « authentique ». On estime qu’une statue grecque ou qu’une céramique nazca est authentique car elle a été produite à une certaine période temporelle. Une statue datée du 19e ou 20e siècle, d’une main inconnue, ne peut se targuer d’un tel atout – et soulève tout de suite la question du faux. Alors les questions fusent : qui a fabriqué ? Dans quel but ? Cet objet a-t-il vraiment servi ? Est-ce qu’il n’a pas été sculpté « pour les Européens » ? Mais quand bien même il serait sculpté pour les Européens, s’il est fait de la même main de l’artiste, cela change-t-il son authenticité ?

© Geneviève Marot dans “L’expertise au défi de l’éthique”, Vincent Noce, Gazette Drouot, 28 mars 2019
https://www.gazette-drouot.com/article/l-expertise-au-defi-de-l-ethique/5956

Osons aller plus loin. Certains collectionneurs avides n’auraient-ils pas ressenti le désir d’accéder à ce qui ne leur appartenait pas, ce qui ne leur revenait pas de droit ? Les colons, les explorateurs au service des musées ont voulu prendre ce qui était « authentique » à une communauté, au lieu de se contenter d’une production réalisée par ses artistes mais pour eux ? Cela rend-il le concept d’authenticité universel ? Ou bien au contraire, l’authenticité peut-être ne devrait pas être la même pour moi ou pour mon frère ? Dans quelle mesure l’authenticité de la production d’une œuvre est impactée par son destinataire ? Qu’est-ce que l’authenticité quand elle est forcée ? Est-ce que l’authenticité finalement n’est pas subjective et dépendante de nombre de concepts et valeurs dont certains me sont propres ? Qu’est-ce qui rend plus ou moins authentique une céramique précolombienne mochica, d’une œuvre sculptée par un descendant de la communauté ? Est-ce la main ? Est-ce le style ? Est-ce le destinataire ? Je me souviens d’une amie qui s’étonnait des couleurs flashy des habits traditionnels des Natifs américains contemporains, mais est-ce qu’une production est moins authentique si elle est produite avec des matières d’importation ? Quelle est l’authenticité de l’art colonial, d’inspiration européenne mais de main indigène ? Attention, certaines de ces questions ont des réponses, mais le but ici est humblement de tenter de pousser notre réflexion plus loin sur la nature de l’objet d’art.

Nuances de gris

Pour être tout à fait honnête, je n’ai aucune conclusion à apporter à cet article. Je ne crois pas qu’il y ait une réponse universelle qui clorait ce débat, et encore moins être d’une quelconque autorité pour la donner. La notion est si complexe, et recouvre tant de tenants et aboutissants que je crois qu’il faudrait tout simplement retenir que parfois dans un débat, tout n’est pas noir ou blanc. Que certains arguments requièrent une plus grande nuance qu’une réponse tranchée vers laquelle on a souvent tendance à se précipiter par confort. La notion d’authenticité peut-être, devrait-elle simplement être reléguée à une place moins prépondérante, moins objective, afin que d’autre qualités intrinsèques des objets puissent être mises en valeur à la place. Mais ce n’est là qu’une autre idée à débattre.


Plus d'informations

Errington, Shelly. The Death of Authentic Primitive Art and Other Tales of Progress, University of California Press, 1998.

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