Slow fashion sur le marché de l’art

Reproduction d’une figure de reliquaire eyema byeri, Fang, Gabon
Lot 53, Christie’s Paris, vente du 10 avril 2018
© Agathe Torres

Le marché des arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques traverse actuellement une crise liée à la perte de confiance des collectionneurs dans cet investissement, pour des raisons que l’on sait : incertitude quant à la provenance et l’acquisition des pièces, controverses, craintes liées aux risques de restitution, faux… Cependant, certaines maisons continuent de battre des records de vente, mais ces records se concentrent sur un certain type de pièces bien définies, qui représentent un très petit nombre de cultures, et sont souvent toujours les mêmes.

Suivre ou ne pas suivre les ventes

Depuis quelques années, j’ai pour habitude de suivre les ventes d’art africain, océanien et précolombien des principales maisons d’enchères de Paris ou New York. Bien qu’issue du milieu universitaire, où l’on a tendance à nous apprendre que le marché de l’art c’est le mal, je crois qu’on se fourvoie à se soustraire à cette source d’informations. Les pièces qui passent en vente sont autant d’occasions de voir des objets qui ne sont pas accessibles en musée mais n’en sont pas moins intéressants, au contraire. La question – légitime – de leur présence dans ces collections privées si inaccessibles est un autre débat qui n’est pas le nôtre aujourd’hui, mais il ne doit pas nous empêcher de nous saisir de l’opportunité de voir ces œuvres de près.

D’ailleurs, les conservateurs de musées sont les premiers à suivre les enchères, et les institutions ont des budgets d’acquisition – souvent, on l’ignore. Car c’est bien, avec les campagnes de fouilles encadrées, encore un des seuls moyens d’acquérir de nouvelles pièces pour un musée et enrichir sa collection. En tant qu’amatrice et curieuse informée, j’ai donc également pris l’habitude de consulter les lots avant les ventes, me rendre aux expositions des œuvres, et analyser les résultats.

Expositions des lots qui d’ailleurs, selon les maisons, peuvent être d’étouffants cabinets de curiosité mis à disposition des potentiels acheteurs, mais aussi parfois présenter un vrai travail de recherche, de cohérence et de scénographie qui s’apparente à des expositions de musée. Une exigence qui, de plus, s’affine à mesure que la méfiance envers le marché croie, auprès des publics et des acquéreurs.

La loi du marché

Il ne faut pas suivre les ventes très longtemps pour s’apercevoir des rouages en place. Je ne saurais dire exactement pourquoi ce fut une surprise mais, comme n’importe quel marché j’imagine, découlant d’une logique consumériste, la loi de la vente est soustraite à une injonction de mode. Cela a toujours été le cas : par exemple, la Mona Lisa, ou la Vénus de Milo sont des œuvres dont la surcote est la conséquence de l’histoire bien plus que de leur réel intérêt artistique.

Ainsi, au fur et à mesure des ventes, notamment des pièces africaines ou océaniennes – le marché des arts dits précolombiens s’étant effondré après l’interdiction salvatrice d’exporter les objets de leur pays d’extraction, ce qui a provoqué la production d’une avalanche de faux plus vrais que nature – on voit passer les mêmes reliquaires Kota, statuettes Fang ou encore cimiers ciwara Bamana, des poncifs des arts d’Afrique que l’on voyait déjà trôner sur les bureaux des collectionneurs du siècle dernier comme André Breton.

Capture d’écran sur le site de Christie’s, faite le 19/07/2021 de la recherche du mot-clé dans le moteur de recherche « Kota-Ndassa »

La revue Tribal Art magazine publie un Top Ten des ventes deux fois par an qui permet de se faire assez rapidement une idée sur la question. Ainsi, entre janvier et juin 2020, période qui englobe les grosses ventes saisonnières de Christie’s Paris et Sotheby’s NY entre autres, pas moins de trois statuettes Fang entrent dans les dix plus grosses ventes de la saison, tandis que, sans surprise, les autres marches du podium sont occupées par des reliquaires du Gabon (Fang et Mahongwe). On note aussi la popularité des masques Baulé, dont un exemplaire explose les records à la vente Sotheby’s Paris de la collection Marceau Rivière, raflant quelques 5 millions de dollars, ou bien celle des masques géométriques Songye qui rejoignent aussi souvent ce top dix. Sur l’année 2018, c’est encore les Fang qui occupent les 2e, 3e et 4e marches du classement. Sur la fin 2017, trois statuettes de reliquaire Kota raflent la mise. Et la liste continue.

Masque, Baulé, Côte d’Ivoire
Lot 23, Sotheby’s Paris, vente du 18 juin 2019

J’imagine que constater que nous n’avions pas dépassé ces réflexes de mode est ce qui continue de m’étonner. Je me demande alors : est-ce l’acheteur ou l’acquéreur qui fait la pluie et le beau temps dans les ventes aux enchères ? Qui crée l’offre, qui répond à la demande ? Qui de la poule ou de l’œuf ?

Les pièces d’art africain vendues sur le marché privé y sont pour la plupart depuis un certain temps, voire un temps certain. Elles passent de mains en mains de collectionneurs. Le marché se renouvelle donc assez peu, d’où la conséquence inévitable d’un difficile renouvellement des tendances. Je trouve cependant dommage que les maisons de vente, qui offrent, on ne peut le nier, une vitrine à ces arts pour un public parfois novice, ne mettent pas en valeur de nouveaux visages, valoriser d’autres pays, cultures, œuvres, traditions moins connues, moins cotées certes, mais qui auraient aussi toute leur place sous le feu des projecteurs. Ne serait-ce pas un cercle vertueux que de s’intéresser à de nouveaux sujets, susciter la curiosité chez des collectionneurs fortunés pour des objets moins connus qui pourraient ensuite donner lieu à des recherches ou des bourses pour des étudiants ou des passionnés ? Car nous savons bien qu’il y a encore tant à étudier, valoriser, célébrer.


Plus d'informations

« Top 10 », Tribal Art magazine, N°87 to 91, from 2017 to 2021.

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