Enseigner (l'histoire de l'art) lors d'une pandémie mondiale

Rédigé à la mi-juin comme un bilan de neuf mois d'enseignement à distance. Alors que je finissais de corriger les dernières copies de mes étudiants, j'ai voulu prendre un temps pour réfléchir à mon expérience d'enseignement cette année en tant que nouvelle chargée de cours, et pendant une pandémie – et pas des moindres !

Je me considère comme chanceuse que l'université où je dispense mes cours ait décidé de rendre toutes les classes virtuelles, y compris les sections en petits groupes enseignées par des assistants (à l'exception de certains cours scientifiques), plutôt que de tenter une expérience hybride ou d'imposer un environnement présentiel surréaliste et dangereux. Les conditions de travail à distance ont entraîné la transition vers le monde virtuel, la plateforme en ligne de l'université prenant soudainement une place prépondérante, même parmi les instructeurs qui avaient jusqu'alors maintenu leurs cours de manière très analogique. En outre, les enseignants et les étudiants ont rapidement dû devenir des experts ou du moins, des amateurs forcés aguerris de Zoom, Slack, Google Docs, Mentimeter et j’en passe. Vivre à travers un écran et devant une caméra est devenu la norme. Je ne vais pas mentir : l'idée de devoir gérer autant de plateformes de manière fluide devant mes étudiants tout en évitant tout problème potentiel de son ou de caméra m'a semblé intimidante au début, mais j'ai rapidement trouvé mon rythme et ma configuration optimale (deux écrans ont fait l'affaire pour moi !). Malheureusement, ce n'était pas le cas pour tous mes élèves.

Screenshot of UCLA announcement regarding the transition to remote instruction on March 10, 2020.
Capture d’écran de l’annonce de l’Université UCLA à propos de la transition vers l’enseignement en ligne le 10 mars 2020. https://newsroom.ucla.edu/releases/ucla-transitions-to-online-instruction

Beaucoup ont exprimé leur manque d'accès à une connexion fiable ou de temps ininterrompu avec un ordinateur qui devait être partagé avec d'autres membres de la famille. Bien que l'université ait proposé aux étudiants d'emprunter certains appareils pour une durée indéterminée, ces ressources étaient évidemment limitées. Nombreux sont ceux qui assistèrent aux cours dans un environnement loin d'être idéal, qu'il s'agisse d'un dortoir sur le campus partagé avec d’autres étudiants, d'une cuisine fréquemment visitée par des colocataires et des membres de la famille vivant dans la même maison, ou d'un salon utilisé comme bureau improvisé par diverses personnes. Plusieurs étudiants ont participé à nos réunions hebdomadaires tout en s'occupant d’enfants qui couraient autour d'eux.

“I can only imagine what a struggle it must have been for those students who took classes in the US from further afield.”

Outre les difficultés à trouver un espace propice au travail, au stress et préoccupations habituelles des étudiants s'est ajouté le stress de la pandémie, venu avec son lot de réflexes physiquement et mentalement malsains. Pendant un an, beaucoup d'entre nous ont vécu et travaillé à domicile 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. J'ai enseigné depuis un fuseau horaire différent mais, comme j'avais la possibilité d'enseigner tôt le matin, mes horaires d'enseignement me convenaient parfaitement. Cependant, j'ai également assisté à des cours du soir dans mon heure locale. Essayer de se concentrer et de participer activement à la fin d'une journée de travail n’étant pas une tâche aisée, je ne peux qu'imaginer ce que cela a dû être pour les étudiants qui suivaient des cours depuis des zones plus lointaines des États-Unis. La difficulté pour les étudiants internationaux de suivre le rythme de leurs camarades américains depuis leur pays d'origine n'a manifestement pas été prise en compte par l'université, puisque les options de cours qui tentent de mieux s'adapter à un plus grand nombre de fuseaux horaires n’ont été disponibles qu’aux trimestres finaux. Cependant, j'ai eu plusieurs étudiants qui, bien qu'ils suivaient leurs cours depuis chez eux, se rendaient quand même au travail en personne. Qui plus est, d’aucuns ont même doublé leur temps de travail pour travailler à temps plein lorsque des membres de leur famille ont perdu leur emploi - soulignons qu'ils ont fait cela tout en essayant de poursuivre leur scolarité. Enfin, étant donné la nature et l'ampleur de la pandémie, faire l'expérience de la maladie et de la mort de manière régulière et proche est également devenu un événement plus fréquent. Attendre des étudiants le niveau habituel de performance académique dans une atmosphère remplie de mort semble déconnecté de la réalité. À ce stade, à la fin de ce qui a paru être une très longue année universitaire, je peux honnêtement dire que je suis physiquement et émotionnellement épuisée, et il en va de même pour les étudiants.

Je ne sais pas si c'est la norme, car je n'ai pas enseigné avant la pandémie, mais j'admets que la plupart des semaines, je me demandais si les étudiants comprenaient quoique ce soit de ce que je disais ou si ce que nous faisions en section était d’une quelconque manière efficace. Alors que le cadre virtuel permettait aux étudiants de participer aux cours par divers moyens - forums de discussion en dehors des heures de cours, chat pendant les réunions hebdomadaires, ou « direct » invisible en coupant le micro et la caméra - beaucoup d'entre eux ont abandonné complètement quelques semaines après le début du trimestre. Certains ont prospéré dans cet environnement multiplateforme. D'autres se sont sentis dépassés ou n'ont pas eu la volonté nécessaire pour s’adapter. Se retrouver si souvent devant une caméra n'est pas naturel pour la plupart des gens. Recevoir un retour immédiat sur son apparence lorsqu'on écoute un cours, qu'on assiste à une classe ou qu'on pose une question est une expérience inconfortable. Il n'est donc pas surprenant que de nombreux étudiants se soient empressés d'éteindre leur caméra, si jamais ils en avaient une.

“Some thrived in this multiplatform environment. Others felt overwhelmed or lacked the will to do so.”

Dans bon nombre de mes réunions, j'étais entourée de carrés noirs portant des noms auxquels je ne pouvais pas associer de visage. Alors qu'à l'automne, les étudiants ayant la caméra éteinte pendant la majeure partie du trimestre étaient une minorité, à la fin de l'année universitaire, ils étaient la norme. Aujourd'hui encore, je suis certaine que si je croisais beaucoup de mes étudiants dans la rue, je ne pourrais pas les reconnaître - non pas parce que je les ai oubliés, mais parce que je ne les ai jamais vus. Bien que je comprenne toutes les raisons pour lesquelles les étudiants peuvent ne pas vouloir montrer leur visage en classe, du point de vue des instructeurs, cela a conduit à une expérience plus impersonnelle et déconnectée. Je ne suis pas en mesure de m'engager autant si je ne vois pas - ou n'entends pas - mes interlocuteurs. Les expressions faciales me permettent également de savoir si les étudiants comprennent la matière ou si, au contraire, je dois revenir sur mes pas et clarifier certains concepts.

Instructor lecturing via Zoom to black squares from students not using the camera/video option. Photo courtesy of The Arbiter
Une enseignante donnant un cours en ligne via Zoom face aux carrés noirs des étudiants n’utilisant pas leur webcam. Crédit photo The Arbiter. https://arbiteronline.com/2020/10/25/how-does-camera-usage-affect-the-zoom-learning-experience/

C'est dans ce contexte que j'ai enseigné la muséologie, les arts indigènes des Amériques et l'art médiéval européen. Ces trois cours étaient non seulement très différents en termes de contenu mais aussi de structure. Néanmoins, ils partageaient la même volonté de maintenir les étudiants impliqués et à jour avec la matière par le biais de tests réguliers à faible enjeu ou de courtes interrogations écrites. L’implication via des interrogations régulières notées - en plus des devoirs et examens habituels - semble avoir été une caractéristique de l'enseignement pendant la pandémie. Pour de nombreux étudiants, ces activités ont aidé à se sentir concernés par le cours et ont augmenté leur taux de réussite global. Pour d'autres, elles ont été accablantes. Du point de vue de la personne chargée de la notation, cela semblait parfois excessif. Il semble que pendant cette période, les instructeurs aient été soumis à une pression accrue pour s'assurer que les étudiants terminent les cours requis et les réussissent - ayant poursuivi mes études de premier cycle hors des États-Unis, je ne suis pas habituée à cette approche autoritaire.

Comme c’est souvent le cas avec les cours qui répondent à une exigence d'éducation générale, le contenu du cours a été quelque peu relégué au second plan. Je pense qu'étant donné les préoccupations indiquées ci-dessus, c’était plus que nécessaire. Mon objectif n'était pas que les étudiants connaissent l'histoire et la collection du musée X sur le bout des doigts, qu'ils soient capables d'identifier des dizaines d'œuvres d'art médiévales ou qu'ils mémorisent d’innombrables sites archéologiques des continents américains dont ils n'avaient - malheureusement - jamais entendu parler auparavant. Un poids plus important a été accordé au développement de la pensée critique, de l'analyse et des compétences rédactionnelles. En définitive, ces cours n'étaient qu'une très brève introduction aux domaines qu'ils représentaient. Si certains étudiants n'ont pas été affectés par la matière enseignée, pour d'autres, elle a eu un impact profond, permettant une reconnexion avec leur héritage ou une réévaluation de ce qui leur avait été enseigné lors des étapes précédentes de leur éducation. Enfin, pour nombre d’étudiants, ces cours ont été perçus comme un soulagement momentané de tout ce qui se passait autour d'eux à ce moment-là.

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