10 questions à Emily Minogiizhigookwe Nelis – Good Day Beadwork

Emily Minogiizhigookwe Nelis
© Good Day Beadwork

L'artiste anishinaabe Emily a immédiatement attiré notre attention grâce à son délicat travail de perles à motifs végétaux sur Instagram. L'amour et le dévouement qu'elle porte à son art n'ont d'égal que son respect des traditions ojibwées et son désir de transmettre ses connaissances aux générations futures. Une femme profondément attentionnée, dévouée et engagée qui sera, à n'en pas douter, une chef d'entreprise prospère et une enseignante respectée.


Objective Convergence: Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Emily Minogiizhigookwe Nelis: Boozhoo, Minogiizhigookwe indizhinikaaz. Migizi indoodem. Mashkiziibiing indoonjibaa. Voici mon introduction de base dans ma langue traditionnelle, l'ojibwemowin, où je précise qui je suis, mon clan et d'où je viens. Je suis une artiste perlière anishinaabe (ojibwé) de Bad River de la tribu des Chippewa du lac Supérieur, et je fais partie du clan de l'aigle. J'ai grandi dans la réserve de Bad River, dans le nord du Wisconsin, et j'ai commencé à perler en 2012 après avoir appris les bases avec des membres de ma famille. Peu de temps après avoir débuté, j'ai commencé à m'intéresser à d'autres médias tels que la fabrication de mocassins, la couture et le quillwork (couture d'épines de porc-épic). Je dirige maintenant mon entreprise Good Day Beadwork, via laquelle je vends des boucles d'oreilles Ojibwe à fleurs en perles et porc-épic. Je vis actuellement en Caroline du Nord avec mon fiancé, et quand je ne perle pas, j'aime passer du temps avec ma famille et mes oiseaux, et danser le woodland scrub lors des powwows.

OC : Pouvez-vous expliquer votre processus plus en détail ? Comment concevez-vous une pièce, quel est votre environnement préféré pour le perlage, et combien de temps cela vous prend-il en moyenne pour terminer une œuvre ?

EMN: Mon processus de conception est assez simple. Je dessine tout à la main avec un crayon et du papier, et je couds à la main mes dessins sur ma base, ce qui me permet ensuite de commencer à perler. J'enfile mon aiguille à perles, je conditionne mon fil avec de la cire d'abeille et je choisis plusieurs couleurs de perles à appliquer à mon projet, ce qui est l'une des étapes les plus intéressantes du perlage. J'utilise principalement la technique du point plat à une aiguille, mais j'utilise aussi deux aiguilles lorsque j'ai besoin de faire un travail de ligne très précis. Mon travail de perlage prend des heures, et il peut me falloir entre 4 et 20 heures pour réaliser une paire de boucles d'oreilles, selon leur taille, les détails et les matériaux utilisés. Le travail de quillwork est plus long à réaliser, en raison des longs processus nécessaires pour préparer les piquants de porc-épic afin qu'ils soient utilisables. Le travail de préparation des piquants de porc-épic comprend la récolte, le tri, le lavage, la teinture et l'aplatissement des piquants. Les projets de plus grande envergure, tels que les articles de cérémonie et les insignes de pow-wow, nécessitent également plusieurs semaines ou mois de travail en moyenne.

J'adore perler à la maison, soit sur mon canapé à côté de mes oiseaux (j'ai deux perruches et un cockatiel), soit sur la table d'artisanat que mon fiancé et moi partageons en regardant nos émissions préférées. Je travaille généralement seule, mais j'aime aussi perler aux côtés de mon compagnon, qui aime créer des peyote stitch beadwork, des ouvrages enveloppés de piquants de porc-épic, et fabriquer des articles pour nos cérémonies de pow-wow.

Boucles d'oreilles avec perles et quillwork par Emily Nellis © Good Day Beadwork

OC : Avez-vous déjà envisagé d'exposer vos œuvres dans des galeries d'art ou des musées ? Qu'est-ce qui vous en empêche ou, au contraire, vous encourage à le faire ?

EMN: J'ai déjà pensé à exposer mes œuvres, mais je ne sais pas comment m'y prendre et je ne me suis pas encore penchée sur la question. J'ai vu de nombreux artistes amérindiens que j'admire exposer leurs œuvres dans des musées, et je pense que c'est une bonne chose que l'art amérindien, qu'il soit traditionnel ou contemporain, soit mis en valeur. J'aimerais pouvoir exposer mes propres œuvres un jour. Mais pour l'instant, je me concentre sur mon entreprise et sur le perlage pour ma famille.

OC : Trouvez-vous de l'inspiration dans les œuvres d'art des générations précédentes, qu'il s'agisse de perles ou d'autres médias ? Si oui, où les cherchez-vous ? (fonds familiaux, musées, publications, etc.)

EMN: Toutes mes créations sont dans le style floral traditionnel ojibwé. Ce style particulier est devenu populaire dans la région des Grands Lacs pendant "l'ère des réserves" (années 1800-début 1900) où notre peuple a commencé à développer un style de perlage distinct et populaire avec des motifs de fleurs, de feuilles et de baies reliés par des vignes, généralement réalisés sur du velours noir ou de la laine. Il s'agissait d'un changement par rapport aux styles antérieurs de perlage ojibwé, qui comportaient davantage de motifs géométriques et de travail au métier à tisser. Je suis fortement inspirée par les œuvres "anciennes" des générations précédentes d'artistes anishinaabe, notamment leurs sacs à bandoulière, robes, et mocassins. J'ai étudié les perles anciennes grâce à nos objets de famille, et en personne au National Museum of the American Indian lorsqu'on m'a montré les collections de près lors d'une bourse pour jeunes écrivains autochtones à Washington. J'ai également étudié des photos provenant d'autres collections de musées, de livres, et d'anciennes photos de ma communauté et des communautés environnantes. En plus de regarder des œuvres plus anciennes, j'aime découvrir les œuvres d'autres artistes anishinaabe sur les médias sociaux et lors d'événements sociaux tels que les pow-wow, car le perlage floral ojibwé est toujours un style très populaire parmi notre peuple aujourd'hui.

"Comme les oeuvres de perles amérindiennes sont faites à la main et ne sont pas produites en série (...), il existe une demande pour notre art".

OC : Le marché du perlage a-t-il évolué depuis que vous avez commencé à perler il y a presque dix ans ?

EMN: Je ne peux parler que de la période qui a suivi le lancement de mon entreprise, car avant cela, je ne vendais pas mon travail, mais je trouve que le marché du perlage est définitivement en plein essor. Comme les oeuvres de perles amérindiennes sont faites à la main et non produites en série, et donc difficiles à trouver, il y a une demande pour notre art. Je pense que l'utilisation des réseaux sociaux et des sites de commerce en ligne permet aux artistes autochtones de partager plus facilement leur art avec le monde entier et aux consommateurs d'acheter des perles directement aux artistes amérindiens.

Mocassins par Emily Nelis
© Good Day Beadwork

OC : Quels sont les récompenses et les défis que vous avez rencontrés en tant que femme amérindienne cheffe d'entreprise ?

EMN: Le plus grand succès que j'ai connu est d'avoir développé un cercle de personnes qui soutiennent mon travail. Je suis passée d'une situation où je ne perlais que pour ma famille, mes amis et moi-même et où j'étais généralement inconnue en tant qu'artiste, à une situation où mes œuvres se vendent en quelques minutes. Cela n'aurait pas été possible sans le soutien de mes clients et de ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et je suis toujours impressionnée par le fait que des milliers de personnes reconnaissent la valeur de mon art. Mon travail de perles a une signification profonde pour moi, en tant qu'Anishinaabekwe (femme ojibwée), et c'est quelque chose que j'aime vraiment faire. Le perlage m'a appris beaucoup de choses sur la patience, la guérison et l'amour, et je me sens très chanceuse de pouvoir partager mon travail par le biais de mon entreprise. En revanche, assumer seule toutes les responsabilités liées à mon entreprise est un véritable défi, et j'ai parfois du mal à me mettre en mode "travail" parce que je n'ai pas un emploi typique de 9h à 19h. J'ai parfois du mal à trouver un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie privée, mais quels que soient les défis que je dois relever, mon entreprise m'a aidée à avoir davantage confiance en mes capacités et m'a donné quelque chose dont je peux être fière.

"Mon travail de perles a une signification profonde pour moi, en tant qu'Anishinaabekwe (femme ojibwée), et c'est quelque chose que j'aime vraiment faire."

OC : Etant donnée votre expérience dans plusieurs universités, avez-vous le sentiment que le monde académique a tendance à s'enfermer dans une tour d'ivoire ?

EMN: Bien que mon expérience en tant qu'artiste et mon travail avec et au sein du milieu universitaire soient limités, je crois définitivement que la plupart des PWI (institutions majoritairement blanches) perpétuent le concept de tour d'ivoire, non seulement en ce qui concerne les artistes autochtones, mais à un niveau systémique global. Par exemple, les reconnaissances de territoires traditionnels sont devenues plus populaires dans les universités PWI avant le début d'événements académiques, dans les publications et les signatures de mail, etc., mais je crois que beaucoup d'universités et d'universitaires doivent faire plus d'efforts pour comprendre et aborder l'histoire complexe entre le milieu universitaire et les communautés autochtones.

Les reconnaissances de territoires traditionnels sont une première étape, mais à mon avis, elles ne sont pas suffisantes. De nombreuses communautés amérindiennes ont des traumatismes profondément ancrés et transmis de génération en génération, dûs aux pensionnats qui ont privé nos ancêtres de leur foyer, souvent il y a une ou deux générations à peine, et où ils ont été exposés à de nombreuses formes d'abus au nom de la religion et de la colonisation. Dans un monde où les étudiants amérindiens ne représentent qu'un très faible pourcentage de la population totale des étudiants (et beaucoup d'entre eux sont la première génération de leur entourage à faire des études supérieures), que font les universités pour leurs étudiants amérindiens afin de rendre leurs espaces ouverts et sûrs, de sorte qu'ils ne soient pas confrontés à la discrimination ? Que font-elles pour recruter et retenir davantage de personnel et de professeurs amérindiens ? Que font les universités pour développer et conserver de bonnes relations avec les nations tribales dont elles occupent les terres ? Ce ne sont là qu'un petit nombre de questions auxquelles, à mon avis, le monde universitaire doit répondre au niveau institutionnel, et pas seulement pendant le mois dédié à la culture amérindienne aux US.

Boucles d'oreilles en velours noir par Emily Nelis © Good Day Beadwork

OC : Quels sont les points forts de votre expérience en tant qu'enseignante ?

EMN: En ce qui concerne les personnes à qui j'ai enseigné le perlage, j'ai adoré voir leur soif d'apprendre et leur enthousiasme lorsqu'elles progressaient. Je pense que ce que je préfère enseigner, c'est la fabrication de mocassins, car ils sont généralement fabriqués pour un être cher, pour des occasions spéciales comme la naissance d'un enfant, des cérémonies et des remises de diplômes. Le perlage demande beaucoup d'amour, surtout dans l'art de la fabrication des mocassins, car cet amour accompagne la personne qui porte les mocassins. C'est une chose spéciale à laquelle nous participons, et c'est un tel sentiment de pouvoir enseigner et transmettre des formes d'art traditionnelles que notre peuple pratique depuis des générations. J'adhère à l'idée que je ne serai jamais un "maître" du perlage ou artiste, car j'ai l'impression d'apprendre en permanence, et le fait qu'on me demande d'être l'enseignante de quelqu'un est un honneur incroyable pour moi.

"Que font les universités pour développer et conserver de bonnes relations avec les nations tribales dont elles occupent les terres ?"

OC : Que pensez-vous du fait que les non-amérindiens achètent de l'art et de la mode amérindienne ?

EMN: Je pense qu'il est tout à fait acceptable que des personnes non autochtones soient des consommateurs d'art et de mode autochtones, à condition que cet art et cette mode soient véritablement fabriqués par des autochtones, et non "inspirés par des autochtones". L'appropriation culturelle de l'art et des créations amérindiennes est malheureusement courante, et j'invite les consommateurs non amérindiens à faire leurs recherches pour soutenir directement les artistes et les entreprises amérindiennes, surtout si les consommateurs occupent des terres colonisées. Il y a pléthore d'artistes, de créateurs et de stylistes amérindiens à soutenir !

OC : Où vous voyez-vous dans dix ans ?

EMN: Avec un peu de chance, je serai encore en train de perler et de faire de l'artisanat avec mon (futur) mari, et de transmettre mes connaissances à nos futurs enfants et à tous ceux qui veulent apprendre. Nos formes d'art traditionnelles méritent d'être transmises aux futures générations d'artistes amérindiens, et j'espère pouvoir continuer à contribuer à ce que cela devienne une réalité.


Plus d'informations

Good Day Beadwork Site internet
Good Day Beadwork Instagram
Good Day Beadwork Facebook

Laisser un commentaire

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut
fr_FRFrançais