Entre restitution et rapatriement : les bronzes du Bénin dans les collections de musées

Exposition de bronzes du Bénin au British Museum
Creative Commons © Joy of Museums

Une attention particulière est apportée aux musées européens afin d’examiner de près les actions qu'ils ont menées (ou non) en faveur de la restitution. Depuis mars 2021, de nombreuses institutions, tant au Royaume-Uni qu'en Allemagne, ont annoncé la restitution des bronzes du Bénin qu'elles détiennent dans leurs collections. La plupart de ces artefacts ont été pillés lors de l'expédition punitive britannique de 1897 qui a eu lieu à Benin City (Nigéria). Selon Dan Hicks, les bronzes du Bénin sont aujourd'hui dispersés dans 161 musées minimum.

N'allez pas croire que nous allons adhérer à votre modèle de restitution que vous présentez comme un cadeau. Ce n'est qu'une autre forme d'échange impérial où les preneurs rendent généralement ce qui ne leur a jamais appartenu.

Ariella Aïsha Azoulay, Un-documented: Undoing Imperial Plunder (2019)

Cette démarche de restitution a été lancée par la France en novembre 2018 avec le désormais célèbre rapport Sarr-Savoy : La restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle. Avec ce rapport, le président français Emmanuel Macron a fait une promesse : "renoncer aux objets spoliés".[1] Si les demandes de restitution ne sont jamais une tâche facile, elles sont rendues particulièrement ardues en France en raison du principe d'inaliénabilité des collections publiques qui est inscrit dans le droit français. Selon le rapport Sarr-Savoy, la France restituera 27 objets des collections du musée du quai Branly - Jacques Chirac (Paris) grâce à une dérogation au principe d'inaliénabilité. Alors que les discussions se poursuivent autour des conditions de restitution des 26 premières pièces béninoises pillées par les forces armées françaises en 1892 lors du sac du palais d'Abomey, et qui font actuellement partie des collections du musée du quai Branly - Jacques Chirac, le législateur et les institutions muséales semblent oublier que "les demandes de rapatriement d'objets d'art sont [...] moins la récupération d'un morceau d'histoire que des démarches de pétition pour des droits culturels".[2]

Tête commémorative d'un roi
Style de la cour du royaume de Bénin, artiste Edo, Nigeria actuel, XIXe siècle
Alliage de cuivre, 38,1 x 24,4 x 27 cm
Provenance : Expédition punitive du Bénin, 1897
National Museum of African Art, 85-19-7

Dans ces discussions, les termes de restitution et de rapatriement sont souvent utilisés de manière interchangeable alors qu'il existe des différences importantes entre eux. Comme l'indique le Collection Trust, "la restitution est le processus par lequel des objets culturels sont rendus à un individu ou à une communauté. Le rapatriement est le processus par lequel des objets culturels sont retournés à une nation ou un État à la demande d'un gouvernement".[3] À travers ces définitions, le côté hautement politique des rapatriements et restitutions apparaît encore davantage.

Les restitutions sont en effet l'occasion de tenter de se réconcilier avec le passé violent qui a conduit à la création de ces institutions. Comme le suggère Dan Hicks dans son livre désormais célèbre et controversé The Brutish Museum : The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution, les musées devraient s'engager dans le processus de restitution en "écrivant des 'nécrographies'"[4] (récits de la mort et de la perte) et en développant des relations mutuelles entre l'Europe et le continent africain. Grâce à cette collaboration, ils valoriseraient et mettraient l'accent sur la création de "programmes de commande, grâce auxquels chaque vide créé par les restitutions est comblé par une nouvelle œuvre réalisée par des artistes, des concepteurs, des écrivains et d'autres membres de la communauté dépossédée et payée par le musée".[5]

Intérieur du palais royal du Bénin en 1897 après le raid des soldats britanniques.
Creative Commons © Reginald Kerr Granville

Le remplacement de l'objet retourné fait déjà partie de la discussion sur la restitution lancée par des institutions comme le Humboldt Forum. En effet, ce musée qui ouvrira bientôt ses portes à Berlin, a déclaré qu'il restituerait les bronzes du Bénin de sa collection dès le début de l'année 2022. Après la restitution, le Humboldt Forum prévoit d'exposer des répliques des bronzes du Bénin ou même de laisser des espaces vides dans l'exposition afin que le rapatriement soit visible dans leur exposition.

En ce qui concerne les institutions britanniques, l'Université d'Aberdeen a été la première à déclarer qu'elle allait restituer une sculpture du Bénin faisant partie de ses collections. Peu de temps après, plusieurs institutions britanniques ont suivi. Le Horniman museum de Londres a commencé à rédiger des politiques en vue d'un éventuel rapatriement des 50 bronzes du Bénin détenus dans ses collections. L'Église d'Angleterre est actuellement en discussion avec le Nigéria pour le rapatriement des deux bronzes du Bénin qu'elle détient.

Plaque
Style de la cour du royaume de Bénin, artiste Edo, Nigeria actuel, XIXe siècle
Alliage de cuivre, 45,6 x 35 x 8,9 cm
Provenance : Expédition punitive du Bénin, 1897
National Museum of African Art, 82-5-3

Quant aux grandes institutions britanniques, le Pitt Rivers Museum d'Oxford s'est engagé dans le débat sur le rapatriement, en particulier par la dé-exposition des têtes réduites Schuar et Achuar. Le Pitt Rivers Museums détient plus de 100 bronzes du Bénin, tandis que le Museum of Archaeology and Anthropology de Cambridge en possède plus de 160. Le British Museum de Londres, qui détient la plus grande collection de bronzes du Bénin au monde avec plus de 900 objets, n'a pas encore répondu aux appels au rapatriement.

Comme l'a déclaré Nick Thomas, directeur du MAA à Cambridge, les musées d'anthropologie sont "des vestiges coloniaux et des sites d'expérimentation".[6] En ce sens, les musées font partie des institutions qui ont un rôle essentiel à jouer dans la restitution et le rapatriement dans le cadre du débat plus large sur la décolonisation.

Soldats britanniques avec des objets pillés dans le palais royal lors de l'expédition militaire à Benin City en 1897, Dr Robert Allman (1897)
Tirage photographique, 16,5 x 12 cm
British Museum, Af,A79.13
© The Trustees of the British Museum

Si le fait d'agir en faveur du rapatriement et des restitutions est sans aucun doute un moyen pour les musées de s'engager dans les débats sur la décolonisation, on peut se demander si les musées pourront un jour être complètement décolonisés. À mon avis, ce ne seront jamais des institutions entièrement décolonisées, car ils portent les traces visibles de la colonisation dans leur architecture et leurs fondations-mêmes. Néanmoins, les musées peuvent désapprendre en générant des débats ou bien en provoquant un malaise chez leurs visiteurs afin de dénoncer leur héritage impérial et de s'en séparer.

Lorsque ces rapatriements et restitutions ont lieu (s’ils ont lieu), nous pouvons nous demander à quoi ressembleront les retrouvailles des populations avec leurs objets perdus depuis longtemps. Si le retour des bronzes du Bénin ne sera pas le premier cas de rapatriement d'objets, il s'agira d'un événement significatif, car la plupart des rapatriements effectués jusqu'à présent concernaient des restes humains ou étaient souvent associés aux autochtones nord-américains ou australiens. Il n'y a pas de véritable précédent pour l'Afrique et l'histoire reste à écrire.


[1] Azoulay, Ariella Aïsha, 2019. Un-documented: Undoing Imperial Plunder.

[2] Viejo-Rose, Dacia, 2016. ‘Eternal, Impossible Returns: Variations on the Theme of Dislocations’. In Carroll, Khadija von Zinnenburg (ed), The Importance of Being Anachronistic: Contemporary Aboriginal Art and Museum Reparations. Melbourne: Discipline, p. 125.

[3] https://collectionstrust.org.uk/cultural-property-advice/restitution-and-repatriation/

[4] Hicks, Dan, 2020. The Brutish Museum: The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution. London: Pluto Press, p. XIV.

[5] Ibid., p. 239-240.

[6] Thomas, Nicholas, 2016. ‘No Normal – A Foreword’. In Carroll, Khadija von Zinnenburg (ed), The Importance of Being Anachronistic: Contemporary Aboriginal Art and Museum Reparations. Melbourne: Discipline, p. 16.

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