Elena Izcue : Quand l'Art Déco Rencontre le Pérou Ancien

Première de couverture par Elena Izcue pour Manco Capac : Leyenda Nacional para las Escuelas de Chiclin (1923) Manco Capac: Leyenda Nacional para las Escuelas de Chiclin (1923)

Elena Izcue (1889 - 1970), artiste Art Déco et enseignante péruvienne, a trouvé son inspiration dans les textiles et céramiques archéologiques de son pays. De sa collaboration avec Elsa Schiaparelli à son rapport avec les plus grands conservateurs de musée de son temps, Elena a réussi à faire le lien entre l'art des Andes et l'innovation effervescente des années folles.

Les arts décoratifs à l'avant-garde de l'innovation artistique

Des arcs d'acier du Chrysler Building aux verticales effilées des commodes de Jacques-Émile RuhlmannJacques-Émile Ruhlmann, le style Art Déco des années folles est souvent associé à l'industrialisation croissante de l'Europe et des États-Unis. Bien loin, donc, des textiles et céramiques colorés du Pérou ancien. L'illustratrice et éducatrice péruvienne Elena Izcue (Lima, 1889 - 1970) a pourtant trouvé dans le patrimoine archéologique de son pays des motifs imbriqués et lignes géométriques qui pouvaient générer une itération profondément andine de l'Art Déco.

Comme son nom l'indique, le mouvement Art Déco est issu du domaine des arts décoratifs, en particulier de la décoration intérieure, du textile et de la joaillerie. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les arts décoratifs ont été progressivement intégrés au canon artistique, désormais considérés comme des équivalents de genres supposés plus nobles tels que la peinture et la sculpture. Plusieurs décennies avant l'Art Déco, nombreux étaient ceux qui défendaient déjà l'idée d'un Gesamtkunstwerk, une "œuvre d'art totale" qui intégrerait de multiples médias dans un ensemble cohérent.

Elena Izcue, "Estudio de motivo Nasca" (1922) Aquarelle sur papier, 20,7 x 25,6 cm, Museo de Arte de Lima 2015.15.663

Elena Izcue et l'idée d'un art national péruvien

Tel fut le dessein d’Elena Izcue quand, dans les années 1920, elle dressa inventaire de motifs andins anciens destiné à l'usage des artistes, des designers industriels et des enfants. Son travail fut soutenu par les principaux anthropologues et spécialistes de l'art andin de l'époque, en particulier Rafael Larco Herrera qui a parrainé la publication du livre scolaire d'Elena, El Arte Peruano en la Escuela. Larco écrit :

"Mlle Elena Izcue, en exhumant des cendres de l’ancienne civilisation nationale les précieux éléments que, dans ce livre, elle offre à l’école péruvienne, et qui seront avantageusement mis a profit dans le domaine industriel, obéit à ses généreuses et nobles impulsions d’artiste, de professeur, et de Péruvienne vibrante d’amour pour sa patrie."[1]

Page d'exercice tirée de Izcue, Elena. El Arte Peruano en la Escuela, vol. 1, Editorial Excelsior, Paris, 1926.

Patriotisme, développement industriel, et éducationétaient à l’époque trois domaines dans lesquels l’art était considéré comme un catalyseur de cohésion sociale et d’éveil spirituel. Ne soyons pas dupes : une telle ambition était très largement destinée à une certaine classe de la population, et à bien des égards, l'Art Déco ethnographique était un art extra-européen “pour Blancs”. Dans son manuel de dessin destiné aux enfants péruviens, Elena fait l'éloge du dessin comme moyen d'"établir un principe d'éducation fondé sur l'ordre et l'harmonie qui produisent automatiquement la beauté". Plutôt qu’évoquer des groupes, pratiques et/ou cultures spécifiques, les motifs sont sortis de leur contexte pour illustrer un passé péruvien sans visage et sans nom.[2]

Elena à Paris

Elena part pour Paris en 1927, avec sa sœur jumelle. Là-bas, elle reçoit une formation en dessin, peinture, et gravure. Elle réalise ensuite, dans son propre atelier, des œuvres telles que des textiles imprimés et collabore avec des créateurs de mode, comme Elsa Schiaparelli. Après quelques voyages à New York, les sœurs Izcue retournent au Pérou en 1939, alors que l'Europe est au bord de la Seconde Guerre mondiale. Sans contact avec le pays et les artistes qu'elle a quittés douze ans plus tôt, la carrière d'Elena s'éteint en même temps que le mouvement Art Déco.

Elena Izcuel, "Échantillon de tissu avec motifs d'inspiration précolombienne" (c. 1928-1936) Soie naturelle imprimée à la main, Denver Art Museum, 2016.303.

Au tournant du XIXe siècle, Elena Izcue est devenue un symbole national pour le Péroupuisqu'elle a réussi à porter l'art des Amériques sur la scène parisienne, qu'elle a été célébrée par les conservateurs de musée et les anthropologues, et que son travail a été glorifié comme un service public rendu à ses concitoyens péruviens. Aujourd'hui, près de cent ans après l'apogée de sa carrière, Elena continue d'inspirer les créateurs de mode.


[1] Rafael Larco Herrera, El Arte Peruano en la Escuela, vol. 1, Editorial Excelsior, Paris, 1926, A.

[2] Izcue, Elena. Ibid, XI.


Plus d'informations

Izcue, Elena. El Arte Peruano en la Escuela, vol. 1, Editorial Excelsior, Paris, 1926.

“Elena Izcue: Lima – Paris, Années 30”, exhibition catalogue co-published by musée du Quai Branly – Jacques Chirac / Flammarion, 2008.

Majluf, Natalia, and Luis Eduardo Wuffarden. Elena Izcue: El Arte Precolombino En La Vida Moderna. Lima: Museo de Arte de Lima : Fundación Telefónica, 1999.

Laisser un commentaire

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut
fr_FRFrançais