Tiktok à la rescousse

En avril 2020, Shina Novalinga commence à publier des vidéos de chants de gorge avec sa mère sur Tiktok, une technique traditionnelle de chant inuit qui consiste à mêler au chant « classique » des sons de gorge, donnant ainsi l'impression que l'on écoute une chorale entière au lieu un.e seul.e chanteur.se. Les vidéos grimpent rapidement en vues et Shina gagne en popularité. Fortes de leur succès, toutes deux continuent à partager, en plus des vidéos de chants, des contenus parlant de leur culture et celle de leurs ancêtres, abordant des thèmes de transmission, d'histoire et de patrimoine, tentant par là de préserver des traditions au bord de la disparition, victimes notamment de la colonisation.

Non seulement ces chansons sont un témoignages d'une pratique ancestrale et d'un art Inuk peu diffusé, mais elles dévoilent également, et c'est peut-être là le plus intéressant, un procédé de transmission et d'apprentissage de tradition culturelle, en l'occurence d'une mère à sa fille. Une perspective fraîche et moderne sur la conservation du patrimoine immatériel, et un témoignage de la passation aux jeunes générations d'un patrimoine sur la corde raide de l'oubli.

Derrière notre petit écran, on devient le témoin de la connexion ineffable qui unit cette mère et cette fille, on a l'occasion d'observer presque d'entrer dans l'intimité de cette scène, une intimité à laquelle les réseaux sociaux ne nous ont pas habitués, et qui découle de la pratique même de ce chant si singulier, qui se pratique au corps au corps, enlacé, les yeux dans les yeux, poitrine contre poitrine. Ces courtes vidéos se termine par un éclat de rire qui conclut le chant et qui transpire la joie, le plaisir, la fierté. On a presque l'impression de pénétrer des secrets tacites de la fabrique de la transmission de savoir.

Petit à petit, Shina accumule les abonnés sur les plateformes de réseaux sociaux et partagent d'autres traditions inuk avec le monde, comme la cuisine ou bien les vêtements. On notera d'ailleurs qu'elle est remarquée pour son sens du style et commence à attirer l'attention de magazines de mode bien connus ou de marques – car pourquoi ne pas tenter de de faire de l'argent - serait-ce la bonne vieille appropriation culturelle qui pointerait son nez ? Aujourd'hui, elle cumule près de 2 millions d'abonnés sur Tiktok et sa mère quelques 60 000 sur Instagram. Un succès fulgurant que l'on peut associer certes au phénomène des confinements successifs, qui ont laissé un vide opportun à la création dans le monde ; mais cette visibilité accrue peut-être lue comme un des nombreux bénéfices apportés par le mouvement Black Lives Matter survenu l'an dernier, qui a incité les utilisateurs à diversifier leurs abonnements sur les réseaux. «Diversify your feed» était un des slogans retenus par les créateurs de contenus appartenant à des minorités : il mettait bien en lumière l'inégalité raciale qui règne sur les plateformes controversées que sont celles de Facebook et Tiktok. Cela a donc permis à ces créateurs – ou du moins leur a donné un coup de boost - d'obtenir enfin à leur tour leur petite place au soleil. D'autres créateurs natifs d'Amérique du Nord surfent également sur la vague et ont bénéficié de la tendance, comme James Jones  @notoriouscree ou Michelle Chubb @indigenous_baddie, pour n'en citer que deux parmi mes préférés.

 

Tiktok ouvrirait-il donc une nouvelle perspective sur la conservation et le partage du patrimoine immatériel ? Est-ce que les réseaux sociaux peuvent réussir là où le reste des tentatives ont échouées ?

Bien évidemment, aucune des plateformes telles qu'elles sont faites aujourd'hui ne peut prétendre à un véritable et fiable stockage des données, puisqu'on ignore d'ailleurs tout de leur conservation, et aucune garantie n'existe sur la durabilité de ce stockage. Mais ce nouveau moyen de partager sa culture, son histoire, ses traditions, qui prétend à une audience inimaginable auparavant, a également un mérite bien spécifique : c'est celui d'être fait par la communauté même qui se revendique de cet héritage. Une conservation par le peuple pour le peuple en somme, sans prisme, sans regard extérieur venu d'une tierce personne, racontant l'histoire à leur place.

Avec tous les torts que nous pouvons légitimement accorder à une plateforme aussi controversée que Tiktok, et qui certainement ne peut prétendre à rivaliser avec une institution internationale telle que l'Unesco, peut-être y a-t-il tout de même quelques leçons à tirer en terme de conservation, de l'expérience des réseaux sociaux.

 

 

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